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vendredi 25 novembre 2005

Avenir grossier

Avenir Suisse est le nom d'un think tank financé par une partie des milieux économiques et qui tient plus du tank que du think, au point qu'on hésite beaucoup à lui accorder la traduction française de «boîte à idées» ou de «groupe de réflexion».

Il y a essentiellement deux façons de se faire remarquer. Ou bien l'on dit des choses originales; ou bien l'on répète ce que tout le monde dit, mais sur un ton choquant et grossier. Avenir Suisse tente maladroitement de combiner ces deux techniques. Ses cerveaux tempétueux ne se gênent pas de lancer de temps à autre quelques idées à contre-courant qui ont le charme de faire crousser nos bonnes âmes écolo-gauchistes (ce qui ne suffit encore pas à démontrer la pertinence de ces propositions généralement très ultra-libérales). Mais lorsqu'il s'agit de snober les cantons, de mépriser leur petitesse et de réclamer leur redécoupage sur une base purement géométrique et statistique, les penseurs des entreprises rejoignent joyeusement ceux du collectivisme, de l'assistanat social et des petites fleurs: centralisons en chœur et supprimons ces communautés trop compliquées pour entrer dans la grille de lecture de l'Avenir (Suisse) radieux.

Encore faut-il trouver les mots pour le dire plus vilainement que les autres. Dans une publication de l'administration fédérale militant pour le renforcement du pouvoir des villes (c'est-à-dire pour la domination des urbains éclairés et progressistes sur les indécrottables bouseux passéistes), un jeune commis d'Avenir Suisse, licencié en sciences politiques (ce qui explique qu'il ne comprenne rien à notre organisation politique), s'est ainsi fendu d'une déclaration toute en finesse: «Pour que la majorité politique effective puisse s'imposer vis-à-vis des tout petits cantons un peu folkloriques (sic!), il faut renforcer la position des villes au niveau national (re-sic!).»

On n'a pas entendu les gouvernements des «tout petits cantons un peu folkloriques» manifester leur indignation ou réclamer des excuses pour ces propos outranciers. Qu'en pensent les entreprises qui sont allées s'établir dans le «tout petit canton un peu folklorique» de Zoug, et qui contribuent sans doute au financement d'Avenir Suisse?

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 25 novembre 2005)